| Tel qu'il était, il est encore; tel qu'il était voici quinze ans, sous le quinquet du Lapin Agile dans une atmosphère de chiqué, d'émotion sincère et de tabac de pipe. Il penchait en avant cette même tête de batracien intelligent et sympathique; et, près de lui, Marcoussis (aujourd'hui glabre et gentiment poupin) étalait une barbe d'amiral barbaresque, une barbe frisée comme de l'éponge en caoutchouc, mais aux reflets d'obsidienne. Tel qu'il l'était, il l'est encore. Et tandis qu'il accrochait, l'autre jour des tableaux au mur de la galerie Weill, je ne pouvais considérer sans une manière de respect cet homme de bonne foi, marié jeune avec Melle Peinture et qui lui demeura toujours fidèle. Cette fidélité me semble la caractéristique dominante du talent de Girieud. Il a pu voir son épouse en bigoudis et dans ses efforts les moins attrayants, jamais il ne courut le guilledou; jamais il n'alla voir les mauvaises femmes. Son art est demeuré très pur de toute supercherie. Il n'a point recherché le gracieux; n'a point cultivé systématiquement la laideur. Mais avec un soin de bon ouvrier qui se fabrique lui-même des outils à sa main, il a, patiemment enrichi ses pigments, lié sa pâte. Et toujours il revenait confronter son dernier essai avec la Provence dont il semble une charmante émanation.
Ce qu'il expose aujourd'hui à la galerie Weill, ce sont des paysages de Provence, encore; encore et dieu merci. Avec cette peinture épaisse et unie, dont la matière, vue de près, est toujours dense et comme tissée serré, Girieud représente les gris oliviers, dont chaque feuille est comme un miroir mat qui prend le ton du ciel et le transpose en mineur; les rocs brûlés où l'on verrait sans surprise se tordre la silhouette de Prométhée, et les cyprès, jaillis du sol caillouteux, comme des flammes noires que le mistral s'efforce en vain de coucher et d'éteindre.
C'est une exposition grave et claire, de tableaux tout reluisants d’honnêteté. Elle se tient, je le répète, à la galerie B. Weill. Il fallait que j'estimasse comme je le fais, le talent de Girieud pour me décider, je l'avoue, à franchir ce seuil. |