| (....) En ce temps là, les artistes étaient divisés par clans qui n'avaient les uns pour pour les autres aucun semblant d'indulgence. Les plus ardents et le plus hardis aussi, à tout point de vue, étaient certainement les cubistes groupés autour de Picasso, jeune et fougueux chef d'école. C'était la bande dite du "Bateau-Lavoir", assemblage d'ateliers en planches, sis au 13 de la rue Ravignan.
A côté des cubistes on comptait les futuristes, les fauvistes, les pointillistes, les impressionnistes etc.... Tous ces rapins réalisaient les tableaux que l'on sait et tous exposaient au Saln des Indépendants où n'existait pas l'obstacle du jury.
Dans chaque cénacle on discourait, on discutait à n'en plus finir sur la nouvelle forme d'art adoptée et on ne trouvait pas d'épithètes assez cruelles, assez féroces, assez vengeresses pour critiquer la théorie des concurrents qu'il s'agissait de démolir.
Quant aux classiques, aux pompiers, aux officiels il n'y avait pour eux que railleries blessantes, dédain injurieux, outrages.
Tous ces peintres, émancipés au-delà de toute expression cherchaient à traduire leurs aspirations de la manière la plus abstraite et surtout la plus inédite possible.
Parmi ces révolutionnaires de l'art, personne n'allait jamais assez loin dans l'outrancier et l'abracadabrant. (....)
Jusqu'alors, les bases même de l'art reposaient sur les principes sacrés de la représentation graphique - picturale ou sculpturale - de la Nature. (...)
A présent, il s'agissait bien de cela! Pour les peintres, dont nous nous occupons spécialement ici, la représentation d'un visage humain, par exemple, n'était plus le fait d'études logiques qui cherchaient par la forme, les jeux d'ombre et de lumière, la couleur, à se rapprocher le plus possible du modèle que l'artiste avait sous les yeux : en un mot à lui ressembler. Ressemblant! quel mot outrageant, abominablement pompier! (....) Nous n'en finirons pas d'épiloguer sur ce sujet (....)
Il y aurait trop à dire sur la question, mais comme nous touchons là au commerce même de l'art, au commerce, disons-nous, avec préparation adéquate de la marque ou du poulain, publicité psychologique, vente bluff, arrangements, maquignonnages, spéculations et couronnant le tout : snobisme (....)
Tout ceci était néanmoins nécessaire pour bien préciser, comme nous l'avons dit plus haut, que la mystification que nous tenons à relater était plus et mieux qu'une farce banale.
Roland Dorgeles avait, lui aussi, une opinion sur ce sujet. (....)
Las de constater que ses raisons n'étaient pas entendues, que ses manifestations dans les salons d'avant-garde demeuraient sans lendemain, que ses articles même s’avéraient sans effet, il résolut de tenter n grand coup. Non seulement il désirait que le tableau qu'il voulait montrer aux foules lors du prochain des Indépendants fit scandale par sa conception, son exécution, mais il fallait, en plus, que l'éclat de rire général qui saluerait son apparition couvrît de ridicule ceux auxquels il allait s'attaquer.
C'est ainsi qu'il résolu de faire peindre un animal et après quelques hésitations il songea à un âne. De là à jeter son dévolu sur celui du Lapin Agile il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. (....) Toutes les variétés de légumes y passèrent (....)
Entre temps le manège du groupe réuni sur la terrasse avait attiré les curieux. D'abord ceux qui habitaient à proximité : Girieud le peintre, Charles Genty également voisin du Lapin, une aimable chanteuse surnommée Coccinelle. (....)
Enfin, la toile fini par être couverte Du chrome foncé à l'outremer en passant par le vermillon, les teintes les plus hurlantes s'y étaient donné rendez-vous, y voisinant de la manière la plus extravagante. (....)
Par les soins d'amies et d'amis judicieusement chapitrés, le nom de Boronali commença à se répandre et les badauds à s'arrêter devant le tableau. (....)
Alors, la critique commença à donner de la voix; les appréciations furent d'ailleurs assez encourageantes que péjoratives, le nom de Boronali était dans presque tous les compte-rendus, l'"excessivisme" entamait une belle carrière. (....)
Jour après jour, les admirateurs devenaient plus nombreux et les détracteurs - jaloux - également.
La révélation Boronali passionnait les foules.
Lorsque Dorgeles considéra le climat propice, il révéla la vérité la vérité par la puissante voix du Matin qui publia avec photo à l'appui tous les détails de la farce, y compris la copie du constat d'huissier.
Le retentissement fut inouï; la foule se rua au Salon, elle envahit le Lapin Agile. Tout le monde voulut voir le tableau soudain célèbre; Lolo connut les honneurs et les bénéfice du triomphe. (....)
- Reproduction de la photo de l'équipe dont Girieud avec l'âne en train de peindre -
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